Billet d’humeur

Il faut choisir : se reposer, ou être libre.

Bilan 2020

2021. L’année a commencé pour moi sur un canapé, entourée de quelques copain.ines, pour regarder ce film : Uncut Gems. Terrible idée. Ce qui devait être un lendemain de fête doux s’est transformé en thriller anxiogène et mindfuck. On a toustes fini complètement tétanisé.es avec un grand besoin d’air frais. Toutefois, l’année n’aurait pas pu commencer avec un meilleur enseignement.

        L’hyperactivité que je dois gérer me met dans des situations épuisantes, mais je suis bien la seule (enfin… mais j’en reparle plus tard) à les créer. Cette tension entre repos et liberté, travail et liberté… me questionne beaucoup depuis mon entrée dans la “vie active”. Après 3 ans en CDI, j’ai démissionné.  Aux yeux de la plupart des gens, c’est comme faire caca sur la tête de la poule aux œufs d’or. Je ne reviendrai pas sur les raisons qui m’ont amenée à prendre cette décision, mais le fait de n’être pas heureuse dans ce cadre de vie m’a retranché dans une attitude de survie et de surproductivité. Je dis cadre de vie, car un emploi à temps plein, c’est 90% du temps de vie… oui, ceci est une statistique que je viens d’inventer, mais qui correspond à mon ressenti. Il fallait absolument que je me sorte de cet endroit, et j’ai, pour ça, travaillé comme une brute. Je m’ennuyais fermement intellectuellement et m’épuisais de 9h à 18h. Le soir, je courais à mon atelier pour rattraper tout ce temps perdu, et je dessinais, dessinais, pour ne rentrer chez moi qu’à 22h. Je ne me demandais plus quoi faire de mes week-ends : j’allais à l’atelier pour travailler. Dessiner, dessiner, poster, faire des listes d’objectifs. Je ne me plains pas de cette période, même si je l’ai traversée la tête baissée et complètement absorbée par cette seule ambition : m’extraire de mon emploi. Please, pas pourrir là-bas. Le dessin a été une vraie thérapie. Et j’ai démissionné. (Aussi parce que mes potes n’en pouvaient plus de m’en entendre parler, et que je leur devais bien ça.)

J’ai démissionné, et je me suis faite une promesse : plus jamais.

       Plus jamais courir partout et surproduire, tout le temps, sans jamais se questionner, et s’agiter vainement dans tous les sens. J’avais 4 mois de carence à tenir (sans revenu) et j’avais bien l’intention de prendre mon temps. Pas de rien foutre, au contraire. Mais de réfléchir. De se poser. De prendre du recul sur mes décisions et mes envies (devenir adulte???). D’analyser les meilleures options. De me questionner sur la personne que je voulais devenir. Ce que je voulais faire dans la vie. De m’autoriser à le vouloir, et à travailler pour. De dormir, aussi, d’enlever son réveil. ENFIN. De comprendre que la nouvelle aventure dans laquelle je m’engageais était un marathon. Que les choses prennent du temps. 

        Je vous l’avoue, j’ai ÉCHOUÉ plein de fois. Je me suis retrouvée dans la même mécanique de surproduction pour avoir le sentiment d’avancer. Je vivais les périodes de pause comme des échecs à répétition, des vides. Mais c’est normal, on ne sort pas d’un état de survie mentale sans écueils. Prendre conscience que tout va bien, que nous sommes en sécurité, même si c’est relatif, avoir confiance… tout ça demande du temps et de la résilience. J’aurais pu profiter de ces moments pour voir mes ami.es ma famille, faire le chat, bien manger, jeûner, lire (encore que cette injonction à bien faire fait encore partie de ce mécanisme de surproduction).

        Quatre mois de liberté, donc. J’ai paniqué. Ma vie a toujours été cadrée (famille, école, travail…). Se retrouver soudainement sans garde-fou a failli me rendre dingue. Il faut tout réapprendre. Apprendre surtout à prendre soin de soi tout seul. Jusqu’à présent, il me suffisait de têter au sein de l’entreprise, dans un cadre étouffant mais rassurant. Bref, je n’étais pas prête au sevrage, j’ai pris un job alimentaire. Animatrice (hmm, surveillante), dans une école primaire, à 1h de chez moi, 9h/semaine. Je pensais que ce petit contrat me permettrait d’être plus sereine financièrement. FAUX. Je me suis cognée à l’administration française. Le peu d’heures que j’avais fait m’a empêché de toucher les APL et le RSA (eheh oui…) J’ai dû batailler pour y avoir droit. J’ai fini par lâcher ce job, qui pendant un mois a monopolisé toute mon énergie, malgré le peu d’heures effectuées. J’ai dû reporter lancement de mon activité et mettre au second plan les moments passés avec mes ami.es, pour me lever et aller travailler. Ce qui est absurde, c’est que j’aurais touché autant d’argent en ne travaillant pas, avec le RSA (tout doux, je travaille suffisamment gratuitement). Et ça m’aurait permis de continuer à développer mon projet de vie plus tranquillement. 

        Cette course au travail et à l’argent m’a bloquée dans un “petit boulot” (essentiel, mais sous-payé, et surtout pas fait pour moi), dont je me sentais dépendante et qui m’amputait.
Nuance : je m’amputais, en agissant de la sorte de ma possibilité d’être heureuse et de travailler à mon avenir, en me courbant à cette obligation de faire partie de la société de la manière dont on l’a pensé pour moi. La logique entrepreneuriale et financière ne fait pas non plus partie de mon éducation (euh elle a grandi où cette plouc ?). Famille de prof, tout ça… Et je pense en plus, pour bien insister là-dessus, que cette éducation entrepreneuriale et financière est davantage inculquée aux garçons. Quelle petite fille se rêve chef d’entreprise?? Cheffe, ça n’existait même pas. Moi, je suis complètement passée à côté. Tout ça pour dire que je ne me suis pas sentie permise, que dis-je, je n’ai pas vu ou voulu voir que la stratégie que j’aurais dû adopter, ici, c’était : one task at a time. J’aurais dû me concentrer sur mon projet, c’est tout. Inclure dans ma stratégie les vides comme des temps de repos et de ressources, car l’entrepreneuriat, c’est aussi un peu ça. Mais 1, je l’ignorais. 2, j’ai eu peur. J’ai perdu pied, je me suis sentie forte et j’ai eu peur de cette sensation. Dans la logique patriarcale et capitaliste (ouh les gros mots) dans laquelle on grandit, il n’y a que ces deux options : être dominant.e, ou dominé.e (on mettra le .e où on voudra. Désolée pour tous ces apartés, c’est fatiguant). J’ai eu peur de réussir, parce que j’ai eu peur d’écraser d’autres personnes. Embrasser la position de dominée est plus confortable, elle est connue. Je m’en souviens, j’en parlais à ma psy. « Je ne veux pas être un.e gagnant.e, car être un.e gagnant.e, c’est fabriquer des perdant.Es ». En vrai, ce sont les mots de Jacquard, avec la voix de JB Brisson, et moi qui m’en faisait l’échos dans le cabinet de psy. 

” J’ai peur d’une société qui est tellement axée sur la compétition,
la concurrence…
une société qui ose nous dire : “ vous devez être des gagnants ”. Mais qu’est ce qu’un gagnant sinon un fabricant de perdants. Je n’ai pas le droit de fabriquer des perdants. ”

Albert Jacquard

        Ce nouvel an (enfin on raccroche les wagons lààà ), ou plutôt ce film, Uncut Gems, raconte tout ça. C’est l’histoire d’un type qui court contre l’échec, drogué au sentiment de WIN, et qui, sans cesse, tel Sisyphe, perd toujours. D’ailleurs, à la fin, il meurt. Comme je veux pas mourir tout de suite, et que je veux pas que les autres meurent non plus tout de suite, mon plus gros chantier de 2021 ce sera ça : accomplir, et non réussir. Accomplir des projets avec et pour des gens, dans un intérêt commun ou au minimum inoffensifs (mon propre plaisir). Être attentive à mes propos et à mes actions, afin qu’elles me portent sans oppresser qui que ce soit. Ne serait-ce que sur les réseaux sociaux. Parler de son succès, c’est renvoyer aux autres leur propre échec, c’est oppressant. Je ne veux pas faire ça. Même si c’est difficile. Il faudra sans doute faire des ajustements, revoir ses schémas en cours de route, pour sortir de cette logique gagnant/perdant. 

Transformer la réussite en accomplissement : vaste chantier. Mais je crois que pour sortir de l’aliénation, ça vaut le coup.

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